domingo, 26 de abril de 2015


 

 

 

 

L´HISTOIRE SINGULIÈRE D’ANGELINA DE SOUSA MENDES EN FRANCE

 

 

                                                                                               *Ana Costa Lopes[1]

 

Angelina de Sousa Mendes, comme les gens liés à la carrière diplomatique par profession ou lien familial, ne correspond pas a priori à la catégorie des “immigrés”, bien que vivant comme eux en pays étranger. Les diplomates, ces marcheurs permanents, sont bien mieux protégés socialement et économiquement que les migrants mais ils partagent avec eux les problèmes d’adaptation, la nostalgie du pays d’origine et les difficultés politiques, économiques ou autres qui affectent le pays d’accueil. Toutes les différences entre ces deux catégories de personnes, cependant, s’estompent quand, en période de bouleversements, il devient nécessaire de dépasser les limites imposées par les règles sociales pour obéir à des impératifs plus élevés voire absolus en faveur de personnes souffrant persécution. C’est le cas d’Angelina de Sousa Mendes, épouse du consul bien connu Aristides de Sousa Mendes. Nous traiterons ici, dans le temps qui nous est imparti, de ce qu’elle a fait durant son séjour en France, à Bordeaux. D’autres aspects de sa biographie seront laissés pour une occasion plus adaptée.

 

Après avoir vécu dans divers continents, dans divers pays, d’Afrique aux États-Unis, de Guinée britannique au Brésil, de la Californie à la Belgique, en Espagne... Angelina arriva en France à une époque particulièrement troublée du XXe siècle, quand la subversion des valeurs et la totale absence de respect de la vie et de la dignité humaines semblaient près de submerger et d’annihiler l’Europe. Née au cœur des Beiras, à Cabanas de Viriato, Angelina de Sousa Mendes connut la vie dans des pays extrêmement différents et aux cultures variées, puisqu’elle accompagna son mari, entourée d’une progéniture qui alla croissant avec les années jusqu’au total de 14 enfants. Mais c’est à Bordeaux, ultime poste consulaire d’Aristides de Sousa Mendes, que le couple accomplit une mission aussi délicate que risquée. Là, leur vie à tous deux cessa d’être réglée par les tâches bureaucratiques comme dans les autres pays d’assignation, pour assumer une dimension d’héroïsme, signe avant-coureur de la composante tragique qui allait bientôt marquer leur existence. Dans cette communication, nous allons nous arrêter sur l’action d’Angelina de Sousa Mendes dans cette ville de Bordeaux où elle arrive en 1938.

 

La paix incertaine et la persécution des Juifs


 


À l’époque où commence cette histoire, bien peu de gens, que ce soit en France ou dans d’autres pays, croyaient qu’une guerre allait éclater. Bien peu avaient l’exacte notion du pouvoir et de la folie d’Hitler. Beaucoup dormaient en rêvant à la paix et ne prévoyaient certainement pas ce qui attendait l’Europe et le monde. Le consul non plus. Encore à Louvain, Angelina parle de ce sujet dans une lettre à son fils Geraldo: «On dit que la guerre va éclater. Dieu veuille que non. Je voudrais seulement le savoir pour nous mettre à l’abri. Ton Père n’y croit pas, il dit que c’est impossible».[2] Cependant, il semble qu’Angelina avait bien le pressentiment que la guerre approchait, comme le signale José-Alain Frachon[3]. Et même avant que la ville de Bordeaux se remplisse de milliers d’étrangers, elle devina que le danger arrivait, si bien qu’elle emmena en avance ses enfants au Portugal, les mettant ainsi à l’abri de la terreur imminente.

 

L’écrivaine Julia Nery, qui se fonde sur des recherches menées sur ce thème, évoque les sentiments et positions d’Angelina par la voix d’une des employées de maison. «Pendant longtemps, alors que nous étions encore en Belgique, il [Aristides] ne croyait pas que Hitler s’attaquerait à des pays aussi puissants que la France ou l’Angleterre. Mais déjà en 1936 Madame a écrit à sa fille aînée en lui disant sa peur de voir la guerre éclater en Europe. Je n’ai pas oublié cette lettre parce que les autres employées croyaient que l’Europe était un pays». [4]

 

La femme du consul avait raison. Les pays considérés comme les plus puissants, qui incluaient la France, allaient en 1939 se rendre compte du phénomène Hitler. En Allemagne, il y avait déjà eu des actions excessivement tragiques concernant les Juifs et autres proscrits. Hitler avait déjà mis au point ses plans concernant les autres nations et il voulait les concrétiser. De fait, tout se précipita avec l’invasion du Danemark, de la Norvège, de la Belgique, du Luxembourg et de la France. Les bombardements successifs, dans plusieurs de ces pays, les actions intempestives et brutales perpétrées par les nazis ne laissaient aucun doute sur le pouvoir et l’absence de pitié du Reich.

 

La situation en France s’aggrava drastiquement suite à l’appui du gouvernement de Pétain au Reich entre mai et juin de 1940. Ceci amena de nombreux Juifs à comprendre ce qui allait leur arriver s’ils ne fuyaient pas. La panique se généralisa, provoquant l’exode de milliers de réfugiés qui, à leur arrivée à Bordeaux, racontèrent des histoires incroyables d’horreur et de barbarie des troupes allemandes. Ces gens arrivaient de partout, fuyant les lieux de combat ou les zones de risque, cherchant un salut quelconque. La peur, la terreur dominait. La réalité, d’ailleurs, réussirait à être encore plus terrible que ne pouvait l’imaginer un esprit sain et normal. Bordeaux devint cependant une des destinations-clés pour qui voulait fuir, et le consulat du Portugal un des quelques pays non belligérants, un des rares espoirs pour abandonner ce théâtre de la barbarie qu’était devenue l’Europe.

 

 

La position d’Angelina et d’Aristides devant la circulaire


 

Le nombre de demandes de visa déposées au consulat du Portugal crut énormément. Perplexe, comme tout le monde, devant ces évènements nouveaux et tragiques, en lien quotidien avec cette foule effrayée et désorientée, le consul Aristides de Sousa Mendes ne resta pas indifférent aux problèmes de ces gens. Il était pourtant contraint par la circulaire 14 que Oliveira Salazar avait envoyée à tous les consuls et diplomates. Aristides de Sousa Mendes s’interrogea sur la signification des instructions contenues dans cette circulaire et sur les graves restrictions qu’elle contenait. La politique de discrimination que celle-ci imposait lui répugnait, et il avait des doutes sur son application qui était bien loin de ses principes humains, moraux et chrétiens, et ne respectait pas les valeurs consacrées par la Constitution qu’il respectait.

 

Le consul Aristides de Sousa Mendes avait toujours pensé par lui-même: il n’obéissait pas pour obéir et n’agissait pas juste pour agir. D’où ce qu’on appelle sa “maladie”, et qui dominait la crise des conflits de valeurs dans laquelle se débattait le consul, qui se sentait incapable d’agir conformément à la circulaire. Il eut vraiment de la fièvre, à cause du poids de la décision et de la responsabilité que l’obéissance à la circulaire impliquait. Le problème était pour lui fondamental: celui de l’impossibilité de pactiser avec Hitler et avec les instructions du gouvernement portugais, avec cet objectif de livrer les Juifs et autres proscrits à la torture et à la mort. C’est pour cela qu’il décide de désobéir, et il justifie son choix par ces mots: «Je dois sauver ces gens, autant que je peux. Si je désobéis aux ordres, je préfère rester avec Dieu et contre des hommes qu’avec des hommes et contre Dieu». Nous savons, qu’avant de prendre sa décision, il en parla à sa femme car c’est d’elle qu’il dépendait pour la concrétisation de ce choix. Et il l’expliqua à la manière biblique, comme venant de Dieu, comme les révélations prophétiques. «Ecoute, Gigi, j’ai entendu une voix qui me disait: «lève-toi et va donner des visas à tous. A tous. Sans exception”. Et c’est ce que j’ai décidé».[5]

 

            Son fils Sebastião de Sousa Mendes se souvient de son père évoquant une nuit de prière et de discussion avec sa femme[6]. C’est seulement ensuite qu’il parlât de sa résolution aux autres. De fait, Henry Deutsch, un des survivants, raconte dans une vidéo de Yad Vashem que le consul parlât avec sa femme à ce sujet[7]. Et Rui Afonso ajoute que «quand il discuta de ce sujet avec Angelina, elle fut absolument d’accord qu’il devait suivre sa conscience et délivrer les visas».[8] Aristides affirma à son entourage: «Je sais que Madame Mendes est totalement d’accord avec ma vision là-dessus et j’ai aussi la certitude que mes enfants comprendront et ne seront pas contre moi»[9], comme l’a rapporté son fils Sebastião de Sousa Mendes ou Michel d’Avranches.

 

            Angelina ne donna pas sa permission de façon aveugle car elle était au courant de ce qui se passait en Europe comme à Bordeaux en 1940. Elle était bien informée grâce aux nouvelles que lui transmettaient son mari, sa fille Isabel et son gendre, le consul général Calheiros Menezes, et d’autres amis comme grâce au rabbin Kruger. Sachant tout cela, elle tomba d’accord avec la décision de son mari. Et être d’accord, dans ces circonstances si difficiles, ce n’était pas seulement dire oui. Il ne s’agissait pas de décider de participer à une fête! Il s’agissait d’affronter un futur incertain et menaçant au niveau international et national. C’était affronter des situations désespérantes et tragiques, certaines à Bordeaux, d’autres au Portugal.

 

            Si nous lisons la pièce de théâtre écrite par un de ses petits-fils, António de Sousa Mendes, fils de Geraldo, basée sur les informations recueillies auprès de la famille, nous pouvons savoir que sa grand-mère Angelina avait décidé de le soutenir en tout, avant même de connaître sa décision, ce par idéal et conviction chrétiens ce par caractère. Elle pensait comme lui. Ils formaient un couple, pleinement à l’unisson. Quand, dans cette pièce, Angelina souffre l’opposition de sa fille et de son gendre à recevoir des réfugiés, elle montre son désaccord et se justifie: «En ouvrant notre porte à ces gens c’est au Christ que nous l’ouvrons. Être catholique ou chrétien ne consiste pas seulement à aller à la messe et à se confesser».[10] Dans la conversation entre ces personnages, la demande de la fille à la mère est éclairante, quand elle la prie de convaincre son père de ne pas délivrer de visas et de penser d’abord à sa famille. Angelina dit: «Quant aux visas pour le Portugal, la décision appartient à ton père qui devra la prendre, Isabel. J’espère qu’il dira OUI.»[11] À ce propos, Rui Afonso, dans son livre sur Aristides de Sousa Mendes, conclut aussi que «il serait erroné de minimiser le rôle joué par la femme de Sousa Mendes, Angelina, dans sa décision. Sa bonté et sa générosité étaient évidentes pour tous ceux qui la connaissaient comme l’étaient les qualités de son mari.»[12] Ce qui est sûr c’est qu’ils prirent la pire des décisions pour eux-mêmes et leurs proches, mais la meilleure pour les réfugiés. Tous les deux le savaient parfaitement comme ils connaissaient les problèmes qu’ils allaient avoir avec Salazar et avec leurs ennemis. Mais sans doute pas dans toutes leurs dimensions.

 

            Il est évident que le succès des missions diplomatiques était dépendant du couple est pas seulement d’un des deux. Et en temps de guerre et d’occupation, cela était encore plus évident. C’est pourquoi nous demandons: est-ce que le consul aurait pu affronter et vaincre tant de difficultés s’il avait agi seul, sans l’appui inconditionnel de sa femme? est-ce qu’il aurait pu surmonter la crise? est-ce qu’il aurait pu concrétiser ses projets? C’est là que nous voyons la force de caractère de son épouse.

 

            L’importance de la force de caractère de la femme du consul


 


            Pouvait-on s’attendre à une action humanitaire de la part de la femme d’un consul, surtout selon de telles modalités? de la part d’une femme ordinaire, certainement pas. Mais de la part de l’être humain qu’était et fut toujours Angelina de Sousa Mendes, si. De par son statut et sa position, de par les parchemins familiers et de par son éducation, elle n’était pas une personne quelconque. Et ne le fut jamais. Elle n’a jamais semblé obsédée par la facette sociale et le glamour liés à sa position et par lesquels bien des femmes se laissent éblouir. Son statut d’épouse de consul ne l’a pas empêchée d’agir avec courage au moment de l’occupation en faveur des personnes sans protection, en grande affliction. D’où il se dit qu’elle ne goûtait guère l’activité consulaire, les fêtes, les banquets et tout le reste, malgré les éloges officiels qu’elle reçut pour sa façon de recevoir ses hôtes en Belgique.

 

            De son intervention à Bordeaux, on a conclu qu’elle avait des critères bien précis pour décider ce qui valait la peine de faire, où et quand. Et ceci est d’autant plus admirable que fort peu d’autres épouses de consul ou d’embassadeur eurent autant de responsabilités familiales qu’Angelina, étant donné sa très abondante progéniture – ce qui aurait normalement dû l’amener à se tenir bien éloignée des tumultes et de la confusion de cette période de l’Occupation. De toute façon, elle n’a pas laissé son mari pour rejoindre le Portugal où 10 de ses enfants se trouvaient. Il fallait qu’elle soit très spéciale pour rester là à Bordeaux avec son conjoint et cela montre combien elle était prête à accepter les risques, les défis et les épreuves.

 

            Angelina s’est montrée altruiste, généreuse et bienveillante durant son séjour en France. Mais ces qualités n’étaient pas un fait isolé, indépendant du reste de sa vie, elles ne sont pas tombées du ciel tout d’un coup, surgies de rien. Non, ces qualités avaient des racines profondes dans l’âme d’Angelina. En France, elles atteignirent un climax, comme la coloration d’une vie exemplaire à tous points de vue dans la sphère privée. On peut donc dire que les actes de cette femme, pendant l’Occupation en France, et dans les années suivantes au Portugal, s’inscrivent dans le vaste courant de sa vie, guidée par des idéaux chrétiens, en partenariat avec son mari. Tous deux effectuent un parcours chrétien dans lequel l’exercice de la bonté, de la générosité s’insérait dans “l’ordinaire” du quotidien. Dans les terres du Passal, vers Cabanas do Viriato, elle avait la réputation d’une sainte, comme j’ai pu m’en rendre compte auprès des gens rencontrés dans ces villages. Il y a même des registres qui se réfèrent à cette question que je ne vais pas développer ici, les réservant pour un autre lieu et un autre temps.

 

            Son neveu Antonio de S. M. se réfère à tout cela dans la pièce de théâtre mentionnée ci-dessus, quand il raconte une conversation entre sa grand-mère et le Dr Fralon à ce moment crucial de la vie du couple où ils décident d’accorder les visas: «Je suis toujours restée ferme dans toutes les épreuves de notre vie… quand j’ai donné vie à mes 14 enfants j’ai chaque fois senti l’appui des anges, l’appui de Dieu... nous avons pratiquement fait le tour du monde par mer, et ce ne fut pas toujours facile».[13] Facile, ne fut pas non plus la mort de deux fils, à Louvain, comme ne fut pas facile la séparation avec deux autres, ainsi que le laisse percevoir une lettre adressée à son fils Geraldo,[14] ou plus tard, en France, l’éloignement de la majorité de ses enfants. On tisse des éloges de la mère et de l’épouse, comme le prouvent les lettres consultées et les commentaires de la famille.

 

            Tout ce qui s’est dit jusqu’à aujourd’hui mène à penser qu’Angelina avait développé au long des années une forme d’endurance qui contribua probablement à ce qu’elle ne succomba pas à la “maladie” de son mari, mais au contraire l’aida sur les plans physique, psychologique et spirituel, en se solidarisant avec lui. Ce qui a ultérieurement permis à Aristides de tenir bon à Bordeaux, et de jouer de façon exemplaire les divers rôles qu’il dut assumer sous l’Occupation. Cette force et d’autres attributs permanents du consul se trouvent dans la voix du fils Pedro Nuno, un de ceux qui a assisté à tout, au cours de cette période en France: «Je m’enorgueillis de toi Maman: toujours courageuse à ton poste».[15] Mais déjà auparavant, en 1921, Aristides reconnaît bien d’autres qualités dans une lettre à sa femme: «J’ai la certitude absolue de ton soutien et aujourd’hui plus que jamais je comprends ce que cela vaut. Dans toutes les situations difficiles de ma vie je t’ai vu à mes côtés».[16] Ainsi, Angelina, estimée voire adorée par sa famille, avait l’habitude de tout affronter avec lui.

 

            En résumé, la France, sans qu’elle y pense, lui a donné l’opportunité de montrer publiquement et de manière radicale et héroïque ce qu’elle gardait toujours dans le secret de son foyer.

 

 

La fuite des Juifs pour Bordeaux


 

 

Si Angelina pouvait nous raconter maintenant ce qu’elle vécut et fit dans ces temps cruels, nous ne sortirions pas d’ici. Le couple Sousa Mendes sut bien se montrer à la hauteur de la tragédie qui s’abattit sur cette ville, sur les Juifs, entre autres proscrits. Angelina comme son mari sentirent bien le danger qui menaçait ces gens et savaient ce qui leur arrivait: la perte de l’identité et des droits les plus élémentaires civiques, politiques, économiques, sociaux et culturels; l’incertitude du moment suivant, l’instabilité, la peur de la torture et de la mort.

 

Les récits que firent leurs employées, qui s’étaient rendues à Bordeaux pour quelque temps une ou deux fois, à leur retour définitif au Portugal, portèrent à plusieurs reprises témoignage à leurs proches des terribles moments vécus. Une d’elles, Ester ou Estela Fernandes, travailla aussi comme bénévole à la Croix Rouge à la demande du consul et elle fut horrifiée de la situation, d’après le témoignage d’Antonio Bernardes, son fils, avec qui j’ai pu m’entretenir.[17]

 

Pedro Nuno, fils du couple Sousa Mendes, rappelle dans une entrevue de 2005, l’atmosphère qui régnait à Bordeaux: «C’était une fatalité, une tragédie. Des femmes enceintes, des vieux, des enfants, des hommes, des femmes, qui étaient dans un état douloureux de désespoir. Dans une affliction d’agonie. Dans une souffrance brutale. Bordeaux était inondé de réfugiés. Ces gens voulaient seulement vivre. Vivre. J’ai la certitude qu’il n’y a pas de différence entre ce que j’ai vu et l’enfer».[18]

 

            Tous ces affligés, ces persécutés, ces humiliés, et ces offensés comptaient sur le couple Sousa Mendes. Ils furent un foyer d’espérance, un port où s’abriter, pour ceux qui avaient connaissance de leurs initiatives spontanées. Beaucoup de gens se bousculaient au coude à coude sur la grande Place des Quinconces, d’autres se dirigeaient vers le consulat du Portugal

et vers la résidence du couple, juste à côté, ce phare, cette lumière vive et salvatrice, sachant les actes accomplis. Ce fut ainsi que la réputation d’hospitalité dans la demeure des Sousa Mendes crut énormément, surtout grâce à l’action d’Angelina. C’est à elle que revenait la fonction d’hospitalité et d’accueil des hôtes, comme c’était l’usage dans son milieu à cette époque. Et Aristides n’avait même pas le temps ni la disponibilité d’esprit de s’occuper de ça, tant était grande l’affluence de gens qui accouraient là dans d’autres buts.

 

            On sait qu’elle accueillait sans discrimination quiconque arrivait. Sans aucune contrepartie, elle les secourut tous sans faillir et sans réserve. Tant qu’il y eut des vagues de gens dans sa maison, elle leur donna les lits de ses enfants, installa des matelas par terre, les fit dormir sur des sofas, n’importe où il y avait de la place. Entraient tous ceux qui pouvaient tenir dans ces lieux. Michel d’Avranches ou Sebastião de Sousa Mendes raconte cela dans son livre: «Madame Mendes qui n’avait alors aucun personnel domestique décida qu’elle allait cuisiner pour nourrir tous ces réfugiés autant que nécessaire. Elle a aidé les plus nécessiteux, les personnes âgées, les malades dans sa maison, elle cousait ou raccommodait leurs vêtements autant que nécessaire, elle faisait même leurs lits et leur lessive. Un vrai acte d’abnégation. C’était une grande dame.»[19] Dans la rue elle donnait à boire ou à manger à qui le lui demandait, elle distribuait des vêtements, des couvertures. Elle faisait tout son possible pour donner réconfort et espoir. D’ailleurs, aussi au Portugal, elle recevait des réfugiés en grand nombre, dont un certain nombre partirent de là, mettant sa maison à disposition et demanda à ses proches de faire de même – ce qui arriva.

 

Angelina aussi délivra des visas pour aider son mari. Ceci me fut confirmé par plusieurs personnes que j’ai pu rencontrer, comme Antonio Bernardes, fils d’une employée, Ester, qui vint à Bordeaux et aussi sa sœur, Deolinda Odete Fernandes Bernardes[20]. Également par Maria Luísa Caetano, Gracinda Aguiar, et Maria João Aguiar de la famille Sousa Mendes, qui raconte que, «quand ils étaient à Bordeaux, elle, Angelina, était le bras droit de son mari car elle l’aidait pour les passeports comme pour les visas».[21] Il y a aussi le témoignage de deux survivants, Moïse Elias et sa femme, au Yad Vashem, en 1966, reproduit sur le site de la Fondation Sousa Mendes, semblable à ceux de nombreuses personnes qui parlent des visas dont elles bénéficièrent gratuitement. Dans ce témoignage, ils évoquent les centaines d’autres personnes qui furent aussi aidées. Moïse Elias et sa femme racontent: «Durant des semaines, nous avons vu de nos propres yeux comment le Dr Mendes, avec l’aide de sa femme, tamponnait les visas sur les passeports de tous ces gens qui se présentaient au consulat – et toujours gratuitement. Le Dr Mendes a continué jusqu’à ce que le gouvernement portugais lui retire sa charge et ferme le consulat de Bordeaux».[22] Le témoignage date de 1966. Moïse Elias avait donc 44 ans.

 

Outre ce couple, bien d’autres personnes furent hébergées chez les Sousa Mendes, par exemple Charles Oulmont, professeur à la Sorbonne. Je le cite à cause de sa situation insolite. Ce fut un de ceux qui après l’occupation de son logement parisien par les Allemands, chercha la maison du consul à Bordeaux, où il s’installa. C’était un réfugié particulier puisqu’il avait écrit contre Hitler. A sa demande, Sousa Mendes conserva nombre de ses documents et manuscrits[23] qui, en cette période de l’Occupation, auraient pu lui faire courir un grand risque.

 

Nous pouvons tirer quelques conclusions sommaires du séjour et de l’action d’Angelina de Sousa Mendes en France. Je pense que ce pays peut s’enorgueillir de l’avoir reçue sur son territoire à cette époque. Les Juifs et toutes les personnes dont la liberté ont dépendu de l’action des Sousa Mendes leur doivent une gratitude éternelle, particulièrement à l’épouse de ce couple dont l’intervention n’aurait pas pu être plus active ni plus complète ou

variée. De l’espace public à l’espace privé, elle agit sans restrictions, dépassant toutes les difficultés que les conditions limitées de cette période lui imposaient, utilisant sa propre maison et renonçant à l’intimité de son foyer. Pour elle, aucune distinction de personnes ne tenait. Aucun empêchement ne pouvait limiter l’accueil de qui avait besoin de son aide, secourant tous ceux qui débarquaient là, avec le plus pur altruisme et pourquoi ne pas le dire par solidarité chrétienne, même quand tout autre appui faisait défaut. Le rôle central de la femme du consul dans tout ce projet de bienfaisance est mis en évidence par les personnes qui ont étudié l’action du consul du Portugal à Bordeaux, parmi lesquelles Rui Afonso.[24]

 

            Nous pouvons ainsi inscrire Angelina dans le groupe de femmes qui, à l’arrière, sans vedettariat, contribuèrent à réduire les douleurs et les dangers des persécutés. Les actions héroïques de nombre de ces femmes furent divulguées. Mais on a trop peu parlé des entreprises pleines d’abnégation d’Angelina, une femme portugaise que les pouvoirs d’alors condamnèrent à l’oubli et à l’opprobre public et que la nouvelle conscience politique du Portugal d’Avril n’osa pas mettre en évidence, peut-être parce que les protagonistes n’étaient pas les défenseurs d’une idéologie dans l’air du temps.

 

            Quoi qu’il en soit, la grandeur de ces actes placent le couple Sousa Mendes comme Justes parmi les Nations, dont parle le Yad Vashem: «Dans un monde de chute brutale de l’éthique, il y eut une petite minorité de personnes qui eurent le courage extraordinaire de défendre les valeurs humaines. Celles-ci furent des Justes parmi les Nations. Elles se détachent par contraste d’avec la majorité indifférente voire hostile qui prévalut pendant l’Holocauste. Contrairement à la tendance générale, ces sauveurs regardèrent les juifs comme des êtres humains qui pénétraient à l’intérieur de leur univers d’obligations».[25] Les Sousa Mendes se détachèrent, dans cet océan d’indifférence, d’hostilité et de compromission politiquement correcte, par leur attitude de grande solidarité.

 

            Angelina n’aurait jamais pu se trouver dans le groupe des indifférents, vu que, comme je l’ai dit, elle avait une réputation de sainteté parmi les personnes qui la connaissaient ou qui travaillaient pour elle à Cabanas de Viriato, ainsi qu’il ressort des entretiens que j’ai eus et que je divulguerai en temps opportun. Toutes et tous sont unanimes à dire que ses actions étaient dictées par un impératif de bonté et de sainteté. Ainsi, son attitude envers les réfugiés qui arrivaient chez elle ou au consulat du Portugal de Bordeaux, ne fut pas une action ponctuelle, passagère ou sans conséquence mais bien l’expression de quelque chose de beaucoup plus fort qui informait toute son existence et qui trouva en France une occasion de se manifester dans toute sa plénitude.

 

            Etant donné ce cadre générique d’engagement d’une personne si supérieurement dotée d’attitudes et de comportements héroïques, on peut se demander pourquoi jusqu’à présent on n’a pas prêté plus d’attention à l’activité de la femme du consul ni honoré correctement sa mémoire. Serait-ce parce que le courant principal des intellectuels Lusitaniens oblige à oublier les actions des personnes bonnes, même quand elles affrontent des pouvoirs dictatoriaux? Serait-ce que l’action héroïque des femmes devra toujours passer comme secondaire en relation à ce que réalisent et conduisent leurs maris?

 

            Il est temps pour Angelina de Sousa Mendes de sortir de l’invisibilité pour toutes ces choses si dignes qu’elle a accompli et dont nous avons parlé aujourd’hui. Elle a laissé ici en France, où elle était à peine de passage une marque indélébile, un chemin, un exemple extraordinaire de ce que l’humanité devrait faire pour s’accomplir. La tolérance – religieuse, ethnique, politique, culturelle – qui a informé la vie, le combat qu’elle a mené contre la discrimination et le respect qu’elle a manifesté pour l’être humain, tout cela émouva tous. L’heure est venue de lui rendre hommage et c’est ce que nous faisons aujourd’hui, en ce moment quand nous parlons de ses actes extraordinaires. Mais son héroïsme mérite beaucoup mieux.[26]

 

 

Bibliographie

 

Afonso, Rui, Um homem bom. Aristides de Sousa Mendes, Lisboa, Caminho, 1995.

Assor, Miriam, Aristides de Sousa Mendes. Um justo contra a corrente, Lisboa, Guerra e Paz, 2009.

Fralon, José-Alain, Aristides de Sousa Mendes. Um herói português, Lisboa, Ed. Presença, 1999.

Marques, Hermínio Cunha, O cônsul português em rimas de acentos humanitários, Carregal do Sal, Câmara Municipal de Carregal do Sal, Fundação Aristides de Sousa Mendes, 2004.

Meneses, Filipe Ribeiro, Salazar, Biografia Política, Lisboa, D. Quixote, 2010. 

Pimentel, Irene Flunser, Cláudia Ninhos, Salazar, Portugal e o Holocausto, Lisboa, Temas e Debates, 2013.

Pimentel, Irene Flunser, Judeus em Portugal durante a II Guerra Mundial, Lisboa, Esfera dos Livros, 2006. 




Université Catholique de Lisbonne, FCH, CECC, CEPCEP.
[2] Lettre de Angelina de Sousa Mendes à son fils Geraldo, de Lovaina, a 28-11- [1937]
[3] Cf. José-Alain Fralon, Aristides de Sousa Mendes, Um herói português, Lisboa, Ed. Presença, 2012, 4.ª ed., p. 39.
[4] Júlia Nery, O Cônsul, Lisboa, D. Quixote, 1991, p. 43.
[5] Entrevue a Pedro Nuno de Sousa Mendes par Marta Vitorino, périodique Magazine Domingo, 23-1-2005, in http://www.aristidesdesousamendes.com/zpedronuno.htm, 8-4-2014.
[6] Rui Afonso, Um homem bom, p. 104, in http://www.casadapalavra.com.br/_img/pdf/429/1.pdf, 9-4-2014.
[7] Témoin de Henry Deutsch à propos d’ Aristides de Sousa Mendes et sa femme, in Foundation – US, Saved by Portuguese Consul Aristides de Sousa Mendes ...; www.youtube.com/watch?v=bwwi9cd5kJw- 9-6-2104.
[8] Rui Afonso, Um homem bom, p. 105, in http://www.casadapalavra.com.br/_img/pdf/429/1.pdf, 9-4-2014.
[9] Michael d’ Avranches, Flight through Hell, How a Portuguese saved thousands of Jews during the World War II, s.l., ed. Michael d ’Avranches, 1951, p. 56.
[10] António de Sousa Mendes, Aristides, o Cônsul que desobedeceu, manuscrit donné par l’ auteur, p. 16.
[11] Id., Ibid., p. 17.
[12] Rui Afonso, Um homem bom, p. 108, in http://www.casadapalavra.com.br/_img/pdf/429/1.pdf, 9-4- 2014.
[13] António de Sousa Mendes, Aristides, o Cônsul que desobedeceu, manuscrit donné par l’auteur, p. 21.
[14] Lettre d’Angelina de Sousa Mendes à son fils Geraldo, Lovaine, 28-11.
[15] António de Sousa Mendes, Aristides, o Cônsul que desobedeceu, manuscrit donné par l’auteur, p. 17.
[16] Lettre d’Aristides de Sousa Mendes à sa femme Angelina, en 25-3-1921.
[17] Entrevue a António Bernardes, filho de Estela où Ester Fernandes en 23-1-2014.
[19] Michael d’ Avranches, Flight through Hell. How a Portuguese saved thousands of Jews during the World War II, s.l., ed. Michael d’ Avranches, 1951, p. 58.
[20] Entrevue à António Bernardes, fils d’ Ester Fernandes, 21-1-2014 et à Deolinda Odete Fernandes Bernardes fille d’ Ester Fernandes en 27-6-2014.
[21] Entrevue a Maria Luísa Andrade Seabra Caetano en 4-7-2014; Entrevue à Gracinda Aguiar, belle-fille de Maria do Patrocínio Teles Abranches Aguiar, de la famille Sousa Mendes, 18-2-2014.
[22] Testemony of Moise Elias, [and his wife] in http://sousamendes foudation.org. 8-2-2014.
[23] Charles Oulmont, in http://sousamendes foudation.org/bamdas-frieman/. 8-2-2014.
[24] Rui Afonso, op. cit., p. 108.
[25] The Righteous Among the Nations, in http://www. Yadvashem.org/yv/en/righteous/about.asp, 10-6-2014.
[26] Traduction par Martine Jaloul et Beatriz Corrêa Mendes.

Sem comentários:

Enviar um comentário